Dépasser l'anthropocène

Après l’ère jurassique, crétacé ou encore holocène, place à l’anthropocène, ou ère de l’humain. Mais quels humains sont responsables de la crise environnementale dénoncée par les scientifiques qui parlent d’anthropocène ?

 

L’anthropocène est une nouvelle notion très débattue au sein de la communauté scientifique. Elle désigne l’époque géologique dans laquelle nous nous trouvons actuellement, stipulant que les activités humaines sont devenues si importantes et généralisées qu’elles ont affecté les caractéristiques même de notre planète. Agriculture intensive, déforestation, exploitation du nucléaire, élevage animal ou encore bétonisation ont transformé non seulement les sols, mais également les sous-sols, l’atmosphère et les océans. 

“L’Anthropocène a commencé dans la dernière partie du 18e siècle, époque dont les analyses de l’air emprisonné dans les glaces polaires montrent qu’elle a connu une augmentation des concentrations de dioxyde de carbone et de méthane à l’échelle du globe. Cette période coïncide aussi avec la conception de la machine à vapeur de James Watt en 1784.”

— J. Crutzen, P. (2007). La géologie de l’humanité : l’Anthropocène. Écologie & politique

La définition d’un point de départ de l’ère anthropocène est en soi un enjeu. Le chimiste Paul J. Crutzen propose l’avénement de la société industrielle en Europe. D’autres remontent au début de l’agriculture, à la découverte de l’Amérique, ou encore aux premières traces de radioactivité liées à la prolifération du nucléaire militaire.

Ce qui est sûr, c’est que ce dernier siècle les activités humaines ont été tellement destructrices qu’elles ont causé un dérèglement climatique, des pollutions et une perte de la biodiversité à une vitesse sans précédent.

Les limites de l'anthropocène

Les recherches autour de l’anthropocène ont donc permis d’établir les liens entre les activités humaines et les ères géologiques, croisant ainsi sciences naturelles et sciences humaines. En croisant le développement de nos sociétés avec les données sur notre environnement, les relations de cause à effet deviennent évidentes.

Cependant, si parler d’anthropocène permet de conscientiser à l’impact négatif majeur de l’humanité sur la Planète, cette notion seule ne parvient pas à mettre en avant les disparités au sein de notre humanité en matière d’impactEn effet, elle tend à universaliser le vécu humain comme si nous avions tous et toutes une histoire commune d’occupation de la Terre.

On sait que les activités humaines sont néfastes à l’environnement, mais de quelles activités parle-t-on, et de quels humains ? 

Les recherches en sciences sociales permettent d’approfondir la notion d’anthropocène pour détailler l’impact de différentes communautés sur les problèmes environnementaux actuels. En effet, nous ne sommes pas tous et toutes responsables à la même échelle par le dérèglement climatique. Nous savons que certains pays et certaines classes sociales polluent énormément plus que d’autres. Pourtant, une grande partie de ces inégalités sont encore mal captées et donc mal prises en compte par les politiques locales, nationales et globales.

L’histoire montre que l’impact environnemental est différencié en fonction des aires géographiques et de leur développement. Une analyse à la fois environnementale et historique de la colonisation par les Européens du reste du monde permet par exemple d’établir les liens entre perte de la biodiversité et disparition de masse des populations autochtones ou encore entre agriculture à grande échelle, orientée vers l’exportation et destructrice des sols et esclavage. Un prochain article sur l’écologie décoloniale reviendra sur ces liens.

Le début de la révolution industrielle et le développement de l’arme nucléaire sont par ailleurs des phénomènes initiés par le monde occidental qui ont entraîné le chamboulement de nos écosystèmes. Une lecture de l’anthropocène qui laisserait de côté l’importance de l’histoire différentiée de différents peuples et différents territoires serait donc une lecture grandement appauvri du monde

 

Photo par JESHOOTS.COM on Unsplash

L'empreinte écologique, marqueur d'inégalités

“L’empreinte écologique reflète le rapport entre notre consommation de ressources et celles offertes par la planète. Exprimée en superficie, elle illustre le besoin en ressources d’un individu, d’un Etat ou de la population mondiale. Elle montre par exemple la surface arable nécessaire à la culture de denrées alimentaires. Elle indique également le nombre d’hectares qu’il faut à la nature pour éliminer les substances nocives issues de la production, de manière à les rendre inoffensives pour l’homme.” (Source : WWF)

L’ONG WWF propose un outil en ligne pour calculer son empreinte écologique, et à l’issu du questionnaire de comparer son empreinte personnelle à la moyenne d’un pays européen et mondiale. Si une partie du questionnaire consiste à répondre à des questions sur ses comportements individuels, certains pôles de consommation sont également préremplis car elles font parties de notre société : entretien des routes, éclairage public, gestion des déchets…

Parmi les différentes sources de pollution à l’échelle individuelle, l’avion représente sans doute une des plus drastiques : un vol long courrier aller-retour peut ainsi peser pour un tiers de notre empreinte écologique annuelle. Or son usage est très inégalement réparti sur la planète et parmi les populations.

Le secteur de l’aviation représente 2% du total des émissions de CO2. Mais derrière ce chiffre relativement faible se cache des inégalités énormes : seule 10% de la population mondiale a en effet pris l’avion en 2018, et seuls 1% des voyageur.se.s sont des “régulier.ère.s” qui totalisent 50% de ces émissions. Les Nords-Américains parcourent en moyenne 50 fois plus de kilomètres en avion que les Africains, les Européens 25 fois plus. 

Nous avons pris ici l’exemple de l’avion, mais les mêmes inégalités se retrouvent dans la consommation d’énergie, l’achat de biens de consommation comme les vêtements ou l’électronique, ou encore les chaînes d’approvisionnement alimentaires. Il est indéniable que certaines régions du monde et certaines classes sociales polluent indéniablement davantage que d’autres, mais les conséquences se manifestent sur la planète entière.

Part des émissions mondiales de gaz à effet de serre provenant de l'alimentation en 2005. Source : Our World in Data

Une analyse de l’anthropocène qui ne prendrait pas en compte l’histoire des peuples et les inégalités sociales et géographiques actuelles se contenterait d’analyser les impacts de l’humanité toute entière sur les écosystèmes terrestres. Cette lecture a tendance à uniformiser à tord le rôle de l’humanité et de chacun dans la responsabilisation de la crise environnementale actuelle. Or, tout montre que nous ne sommes pas tous et toutes autant responsables. 

Un tel constat amène à différentes propositions. Tout d’abord, il faut prendre conscience à l’échelle individuelle et nationale de notre impact différencié selon notre pays et notre mode de vie. Une telle compréhension appelle notamment à pousser encore davantage les pays les plus émetteurs de CO2 à s’engager vers une réelle transformation de nos sociétés pour attendre la neutralité carbone au plus vite. De plus, il faut continuer d’encourager les échanges interdisciplinaires entre sciences naturelles et humaines, afin que les recherches des uns inspirent celles des autres. Plus que jamais, l’analyse de la crise environnementale nécessite des nuances afin de cibler les causes avec précision et de les traiter au mieux. Enfin, penser l’anthropocène en lien avec la colonisation, en tant que conséquence du capitalisme (capitalocène) ou encore en tant que fruit d’une société patriarcale (comme discuté par le courant écoféministe) permet de comprendre les grands systèmes de pensée qui ont conduit à l’impasse actuelle. 

Avancer vers une transition écologique nécessite aussi de prendre conscience des inégalités sociales, car les deux sont étroitement liés. En effet, non seulement nous ne sommes pas tous autant responsables, mais en plus nous ne sommes et ne seront pas tous et toutes autant affecté.e.s par la crise écologique, comme l’explique notre prochain article.

Vue de l'espace de l'Asie de l'Est de nuit. La différence de production et de consommation d'électricité entre différents pays et régions est un exemple de l'impact différencié de chacun.e sur notre Planète. Source : Shutterstock

Cet article est le premier d’une série d’articles sur l’importance de prendre en compte les enjeux sociaux intersectionnels dans les conversations écologiques. Cette série est rédigée par les membres de l’association Eco-Habitons qui vise à promouvoir la diversité des discours et des pratiques écologiques. N’hésitez pas à commenter nos travaux et à nous contacter si vous avez des questions, critiques, ou voulez en apprendre davantage sur nos activités et nous rejoindre !